A une époque où nos ancêtres se déplaçaient peu et côtoyaient un nombre relativement restreint d'âmes, ou pour éviter de diluer ses richesses dans de multiples familles, les mariages consanguins faisaient partie des mœurs parfaitement acceptées par tous. Leur seule limite résidait dans le degré de parenté existant entre les futurs membres du couple, degré calculé selon le droit canonique pour les mariages sous l'Ancien Régime, ou selon le droit civil pour les mariages de l'époque moderne.
Pour ce généathème de février et sa généalogie insolite, j'ai décidé d'étudier la situation particulière de couples d'ancêtres de quatre générations successives, dont les mariages entre consanguins à des degrés plus ou moins proches, entraînent un degré d'implexe relativement élevé pour mon arrière-grand-mère. A cela s'ajoute un mariage intra-familial, qui ajoute à la difficulté du sac de nœuds que j'ai eu du mal à dénouer et à raconter...
Avant de vous raconter l'histoire de ces couples à travers les générations, je ferai un petit rappel théorique sur les degrés de parenté, leurs limites au mariage, ainsi que les degrés d'implexe.

Le calcul des degrés de parenté
Les degrés de parenté selon le droit canonique

Le droit canonique ou droit canon (du latin jus canonicum issu du grec κανών / kanôn signifiant "règle", "modèle"), est l'ensemble des lois et des règlements adoptés ou acceptés par les autorités catholiques pour le gouvernement de l'Église et de ses fidèles.
Les degrés existant entre deux personnes sont calculés en comptant les générations qui les séparent de leur ancêtre commun.
Si le nombre de générations qui séparent les individus de leur ancêtre commun est le même, on ne cite que ce nombre. Par exemple, deux cousins germains (au moins un grand-parent en commun) sont consanguins au deuxième degré.
Si le nombre de générations qui séparent les individus de leur ancêtre commun est différent, on dit qu'ils sont consanguins du nième au mième degré. Par exemple, un oncle et sa nièce sont consanguins du premier au deuxième degré : leur ancêtre commun est le père de l'oncle et le grand-père de la nièce.

Les degrés selon le droit canonique

Le calcul des degrés selon le droit canonique
Les degrés existant entre deux personnes sont calculés en comptant les générations qui les séparent de leur ancêtre commun

Les degrés de parenté selon le droit civil

Le droit civil est une branche du droit privé qui régit les rapports entre les personnes, qu'il s'agisse de personnes physiques ou de personnes morales.
Un degré correspond à une génération. Les degrés de parenté entre deux personnes sont donc calculés en faisant la somme des degrés séparant chacune d'elles de leur ancêtre commun. Ainsi, on dit qu'ils sont consanguins au nième degré.
Par exemple, un père et son fils sont consanguins au premier degré ; un grand-père et sa petite-fille sont consanguins au deuxième degré, un oncle et sa nièce sont consanguins au troisième degré : leur ancêtre commun est le père de l'oncle (eux-mêmes parents au 1er degré) et le grand-père de la nièce (consanguins au 2ème degré).

Les degrés selon le droit civil

Le calcul des degrés selon le droit civil
Les degrés de parenté entre deux personnes sont calculés en faisant la somme des degrés (générations) séparant chacune d'elles de leur ancêtre commun

Des empêchements au mariage différents
Droit canonique

Le Code de droit canonique prohibe les mariages entre :

  • ascendant et descendant (consanguinité au premier degré),
  • personnes parentes entre elles en ligne collatérale jusqu'au quatrième degré inclus (par exemple : arrière-arrière-grands-parents communs), depuis le Concile de Trente, en 1563 (auparavant, l'empêchement au mariage pour consanguinité portait jusqu'au septième degré).

Un mariage entre consanguins au troisième degré canonique peut être conclu sous réserve d'une dispense émanant d'un évêque, moyennant finances. Pour un mariage entre consanguins au deuxième degré canonique (cousins germains), voire du premier au deuxième degré canonique (oncle et nièce), la dispense émanera du Pape, qui coûtera encore plus cher.

Droit civil

En droit civil, les mariages sont interdits entre :

  • ascendant et descendant, même en cas d'adoption (consanguinité au premier degré),
  • frère et sœur, même adoptés (consanguinité au deuxième degré),
  • oncle et nièce, neveu et tante (consanguinité au troisième degré) ; à noter que cette interdiction peut être levée par le Président de la République,
  • entre beau-parent et son gendre ou sa belle-fille ; à noter que cette interdiction peut être levée par le Président de la République si la personne qui a créé l'alliance est décédée.

Le droit français autorise en revanche le mariage entre belle-sœur et beau-frère, entre cousins germains, entre oncle et nièce adoptive et entre tante et neveu adoptif.

L'implexe

Compte tenu des enfants issus des mariages consanguins à différents degrés, répétés dans diverses familles et à travers plusieurs générations, un individu donné ne possède pas autant d'ancêtres que la théorie le voudrait.
L'implexe (terme masculin ou féminin) permet de refléter cet écart, et se calcule, en pourcentage, avec la formule suivante :

$$ i = {n_{theo} - n_{reel} \over n_{theo}} \times 100$$

où :

  • $i$ est l'implexe
  • $n_{theo}$ est le nombre théorique d'ancêtres
  • $n_{reel}$ est le nombre réel d'ancêtres

Par exemple pour un individu qui n'a aucun cas de consanguinité parmi ses ancêtres, $n_{theo} = n_{reel}$, donc son taux d'implexe $i = 0\ \%$. A l'inverse, un individu qui aurait 10 ancêtres sur 14 théoriques soit $n_{theo} = 14$ et $n_{reel} = 10$, l'implexe est $i = 29\ \%$.
On voit donc que plus le taux d'implexe est élevé, plus le nombre d'ancêtres consanguins est important.

La famille Michas-Cottier, des parents à différents degrés aux mariages imbriqués

Afin de mieux comprendre l'enchaînement des générations, je vais raisonner en généalogie descendante, en partant du plus ancien ancêtre commun à tous les couples évoqués ensuite.
Tous les évènements datés précisément dans les explications qui suivent se sont déroulés à Sury-le-Comtal (département de la Loire), sauf mention contraire.

1) Jean Micha, l'ancêtre commun

Jean Micha, né environ en 1733, épouse Marie Valette, née environ en 1730. Ils ont au moins trois enfants :

  • François Michas, né environ en 1766,
  • Antoinette Michas, née environ en 1769,
  • Françoise Michas.

Mais Marie Valette décède en 1775.
Jean Micha se marie alors une deuxième fois : il épouse Louise Faverjon, elle aussi veuve. Ensemble, ils auront au moins quatre enfants :

  • François Michas,
  • François Michas, né environ en 1778,
  • Jeanne Michas, née en 1783,
  • Jean Michas, né en 1787.

L'arbre ci-dessous montre les relations entre ces différents individus. Les individus sont repérés par un numéro selon la numérotation d'Aboville partant de l'ancêtre commun qui porte le numéro 1.

Les épouses et les enfants de Jean Micha

Les épouses et les enfants de Jean Micha (cliquer pour zoomer)

2) Ses enfants, Antoinette et les deux François, sœur et frères consanguins

Ayant le même père mais pas la même mère, Antoinette Michas est donc la sœur consanguine des deux François Michas issus du second mariage de son père.
Deux d'entre eux se marient la même année à Sury-le-Comtal :

  • François Michas (celui dont on ne connaît pas la date de naissance) se marie avec Anne Rivoire le 2 février 1796. Ils auront au moins quatre enfants qui naissent entre 1796 et 1808 : Jean, Antoine, Jean et Jean ;
  • Antoinette Michas épouse Jean Cottier, d'environ 25 ans son aîné, le 24 juin 1796. Jean, alors âgé de 50 ans, était veuf de Marie Coste, avec qui il avait eu au moins trois enfants : Toussainte, Grégoire et une fille. Son mariage avec Antoinette Michas, avec laquelle il a quasiment une génération d'écart (le père d'Antoinette avait alors 60 ans), pourrait correspondre à un mariage arrangé probablement pour garder les biens au sein d'une même famille Michas-Cottier. Ce mariage est d'autant plus intra-familial que Jean Cottier est le beau-père du frère consanguin de sa femme Antoinette Michas... (François Michas né environ en 1766, qui avait épousé l'année précédente Toussainte, la fille de Jean Cottier). Antoinette Michas devient donc la belle-mère de son frère consanguin. Ce mariage entre Jean Cottier et Antoinette Michas verra naître au moins trois enfants entre 1797 et 1813 : Jean, Jeanne et Antoine.

Voici un petit arbre pour mieux comprendre tout ça, parce qu'on s'y perd vite...

La deuxième génération, leurs conjoints et enfants

La deuxième génération, leurs conjoints et enfants (cliquer pour zoomer)

3) Ses petits-enfants, cousins germains

Antoine Michas, fils de François Michas et d'Anne Rivoire, se marie avec Claudine Giraudon. Mais celle-ci décède cinq mois après avoir accouché de leur enfant, Louise Michat, qui survivra.
Antoine se marie alors une deuxième fois et choisit... une Cottier, Jeanne, fille de la sœur consanguine de son père François, Antoinette Michas. Vous me suivez toujours ?!... Antoine Michas et Jeanne Cottier sont consanguins au quatrième degré selon le code civil, c'est-à-dire cousins germains. Ils auront un enfant : Jean Michat, qui naît en 1836. Jean Michat et Louise Michat, élevés par les mêmes parents et donc a priori comme des frère et sœur, sont donc à la fois sœur-frère consanguin, mais aussi consanguins au sixième degré civil via leur arrière-grand-père commun, Jean Micha.

De son côté, Antoine Cottier, fils de Jean Cottier et d'Antoinette Michas, épouse Marie Rousseau en 1835. Rien d'extraordinaire cette fois, c'est même limite ennuyeux :-)... Antoine Cottier et Marie Rousseau auront au moins un enfant, Marie Cottier, qui naît en 1845.

La troisième génération, leurs conjoints et enfants, et leur liens de parenté selon le code civil

La troisième génération, leurs conjoints et enfants, et leur liens de parenté selon le code civil (cliquer pour zoomer)

4) Ses arrière-petits-enfants

En 1861, Jean Michat se marie avec Jeanne-Marie Clavier, originaire de Bonson, petit village limitrophe à Sury-le-Comtal. Jeanne-Marie décède moins d'un an plus tard, quelques jours après avoir accouché d'un garçon mort-né.
Qu'à cela ne tienne, Jean Michat suit la tradition familiale et épouse en 1863, vous l'aurez deviné, une Cottier... Marie, fille d'Antoine Cottier et Marie Rousseau, sa cousine germaine.
En effet, ils possèdent un couple de grands-parents en commun, Jean Cottier et Antoinette Michas, via respectivement leur mère et leur père.
Jean Michat et Marie Cottier auront trois enfants, Antoine-Marius, Antoine et Antonia-Marie, mon arrière-grand-mère.

La quatrième génération, leurs conjoints et enfants, et leur liens de parenté selon le code civil

La quatrième génération, leurs conjoints et enfants, et leur liens de parenté selon le code civil (cliquer pour zoomer)

Finalement, ces mariages intra-familiaux et consanguins s'arrêtent là, enfin disons plutôt que mes propres branches n'ont alors plus été concernées : mon arrière-grand-mère Michas n'a pas épousé de Cottier...

Du sac de nœuds à l'implexe

Voici pour terminer un petit schéma résumant les différents liens qui unissent les membres des couples mariés sur les quatre générations évoquées précédemment. Je n'ai conservé que les principaux protagonistes pour alléger l'arbre.

Les quatre générations et leur liens de parenté selon le code civil

Les quatre générations et leur liens de parenté selon le code civil (cliquer pour zoomer)

Les mariages étant situés en période moderne, les actes ne font pas mention des liens de parentés existant entre les époux. De plus, ces mariages étaient autorisés par le code civil, une demande de dérogation n'a donc pas été nécessaire pour les mariages à la Mairie. Toutefois, ces couples de cousins à des degrés plus ou moins proches, mais possédant bien un degré de parenté au moins égal au quatrième, ont-ils pu se marier à l'église s'ils le désiraient de par leur foi, ou n'ont-ils pas pu le faire en raison des empêchements au mariage du droit canonique ?
Quoi qu'il en soit, on peut malgré tout constater que tous ces cas de mariages consanguins ou intra-familiaux ont lieu en deuxième mariage de l'époux, entre personnes qui habitaient dans le même village voire dans le même hameau, alors que le premier conjoint était parfois originaire d'un autre village. Si la proximité géographique favorisait la "rencontre" entre les futurs époux, ces types de mariage pouvaient permettre de faciliter l'éducation des différents enfants des couples, tous plus ou moins liés par un niveau de parenté ; ces mariages consanguins arrivant en deuxième pouvaient aussi (voire surtout) limiter la dispersion de biens qui avaient pu déjà être dispersés lors d'un premier mariage (qui conservait la dot apportée par la conjointe ensuite décédée : son conjoint survivant ou ses parents ?).
Si ces mariages consanguins et intra-familiaux étaient relativement répandus dans les siècles passés, et les familles habitant ensemble sur plusieurs générations, leurs membres ne devaient pas maîtriser toutes ces relations de parenté, mais juste savoir qu'ils étaient plus ou moins de la même famille sans savoir de quelle façon. En revanche, je me pose la question de savoir comment ils s'appelaient les uns les autres : "cousins" (sans distinction des degrés) ? ; qu'en était-il pour les personnes reliées entre elles de deux façons dans le cas des mariages intra-familiaux : se disaient-elles "Bonjour beau-père" ou "Salut beau-frère" ? Mais peut-être que quand les choses sont dans les habitudes, tout est naturel pour les gens qui ne se posent pas ce genre de questions...

Pour terminer, mon arrière-grand-mère possède :

  • 2 parents différents sur 2 théoriques,
  • 4 grands-parents différents sur 4 théoriques,
  • 6 arrière-grands-parents différents sur 8 théoriques,
  • et seulement 11 arrière-arrière-grands-parents sur 16 théoriques.

Ses 23 ancêtres différents sur 30 théoriques lui donnent un taux d'implexe de près de 25% !


Sources :

Article écrit par Chantal, le 22 février 2015

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