Après avoir fait la connaissance de Jeanne et de Pierre qui m’avaient enfin révélé pourquoi ils avaient migré « loin » de leurs terres d’origine (12 kilomètres, ce n’est pas une paille !...), nous les avions laissés en pleine nuit. Couchée dans une chambre à côté de la pièce principale, j’étais restée dans l’angoisse de quelques gémissements émis par Jeanne et du départ en trombe de Pierre.
Toujours sous forme de rendez-vous ancestral, voici la suite de ce premier épisode (accessible dans un précédent article : Pierre et Jeanne, les anticonformistes). Un autre mystère christodaire s’annonce aujourd’hui !

Je tends l’oreille et n’ose pas bouger de mon lit. Je sens qu’il se passe quelque chose d’important... En fait je sais ce qui se prépare (c’est l’avantage de revenir dans le passé dont on connaît les principaux événements...), mais je retiens mon souffle, inquiète malgré tout.
Pierre revient au bout de plusieurs minutes qui me paraissent interminables. Je ne parle pas de Jeanne qui a dû trouver le temps bien plus long que moi...
Pierre ne revient pas seul, il est accompagné de la matrone du village, qu’il est allée réveiller en pleine nuit pour la bonne cause. Je reste dans mon lit pour laisser Pierre et Jeanne partager cet instant unique ensemble. C’est donc le grand jour (enfin la nuit...) pour Jeanne, qui va mettre au monde son premier enfant ! Si j’entends les cris de Jeanne, je suis rassurée car la voix de la matrone est douce et elle semble connaître son affaire. Après plusieurs dizaines de minutes interminables, je finis par entendre les cris d’un nouveau-né.
Pierre arrive dans ma chambre quelques minutes plus tard. Il n’a pas besoin de me réveiller, tenue en haleine par cet événement même si j’en connaissais déjà l’issue...
- C’est un garçon ! » me lance-t-il les yeux plein de joie. Nous l’avons appelé Pierre ! La relève est assurée !
J’entends cette nouvelle sans réelle surprise puisque je me suis souvent mélangé les pinceaux avec ces Pierre Poyet sur trois générations successives (sans parler des frères et des cousins...), mais c’est avec joie que je l’accueille. Je me lève pour féliciter le nouveau papa, et j’ose enfin me rendre dans la pièce d’à côté pour y voir un beau petit bébé déjà emmailloté, mon SOSA 16.
Après quelques minutes passées aux côtés de cette nouvelle famille, je retourne me coucher, remplie d’émotions. Pierre me propose alors d’aller avec lui le lendemain à la mairie, pour la déclaration de la naissance de son fils.
- C’est avec plaisir que je t’accompagnerai, bien sûr ! », lui répondis-je, tout en me disant que cela me permettra sûrement de résoudre un autre mystère de cette branche.

Le lendemain matin, Pierre vient me réveiller. Il n’a pas oublié notre conversation de la veille, et me propose de me montrer son exploitation et ses terres.
- Nous en profiterons pour aller prévenir les témoins pour la déclaration de la naissance de Pierre, puis nous irons à la Mairie qui n’ouvre que dans l’après-midi.
Quand nous sortons enfin, dans la matinée, il fait toujours aussi froid et le vent est toujours aussi glacial. Pierre me fait faire le tour de sa propriété. Dans la petite étable, un bœuf est encore couché dans la paille. A côté, sous le hangar, divers outils pour les cultures sont entreposés à côté de la charrue[1]. Nous parcourons tranquillement ses terres, ses prés et ses bois situés tout autour de la maison.
Carte des parcelles possédées par Pierre en 1833 et situées autour de sa maison

Carte des parcelles possédées par Pierre en 1833 à Manissol (Saint-Christo-en-Jarez, Loire) et situées autour de sa maison. Cliquer pour zoomer.
Source : ©Scribavita d’après les matrices cadastrales et le cadastre de Saint-Christo-en-Jarez disponibles aux Archives départementales de la Loire.

En 1833, Pierre possédait 23 parcelles éparpillées en divers lieux de la section E dite de Marcenod pour une superficie totale de 9 hectares 56 ares, réparties comme l’indique le graphe ci-dessous. Chaque barreau montre l’ensemble des parcelles réparties par nature. La contenance est indiquée en mètres carrés, le revenu (a priori base d’imposition ou somme perçue par les impôts) en Francs de l’époque. Graphe des parcelles possédées par Pierre en 1833

Graphe des contenances et des revenus des parcelles possédées par Pierre en 1833 à Saint-Christo-en-Jarez (Loire). Cliquer pour zoomer.
Source : ©Scribavita d’après les matrices cadastrales de Saint-Christo-en-Jarez disponibles aux Archives départementales de la Loire.

En tant que laboureur, Pierre m’explique à chaque fois tout ce que chacune de ses parcelles lui permet de réaliser comme travail. Cela fait tout juste un an qu’il est ici. Voir s’écouler une année complète lui a permis de regarder passer toutes les saisons, il sait déjà comment améliorer ses cultures et mettre à profit chaque are qu’il possède.
Quand Pierre me fait sa visite, je vois combien il est fier de tout ce qu’il possède, et je le suis avec lui. J’aimerais tant savoir s’il est parti de rien et s’il a pu acheter tout cela avec ses propres économies, ou s’il a quand-même été aidé par ses parents. Il m’explique qu’il va bientôt commencer le labour de printemps, et que son bœuf lui sera d’une grande aide. Puis nous prenons la route à pied, celle par laquelle je suis arrivée.
Nous passons d’abord devant la ferme que je connais bien. Je m’abstiens de lui dire que son arrière-arrière-petit-fils l’achètera en 1965.
Nous arrivons alors devant la ferme suivante, située où ce dernier est né ainsi que mon père et mes tantes. J’ai un pincement au cœur car je ne veux toujours pas évoquer avec lui son futur. Je ne peux donc pas lui parler de son petit-fils François (qu’il n’aura pas le temps de connaître comme probablement tous ses autres petits-enfants) et du mystère que je n’ai pas encore résolu : la maison que nous voyons aujourd'hui en 1821 va disparaître sans doute après 1882 et François en achètera en 1900 le terrain, a priori nu, pour y construire sa maison l’année suivante[2].
Nous parvenons à la Croix des Mitanes d’où avait commencé mon périple sur la terre de mes ancêtres, et nous passons ensuite devant les terrains qui verront construire les habitations de deux de mes cousins à la fin du XXème siècle.

Nous arrivons dans le bourg de Saint-Christo-en-Jarest. Pierre se dirige vers l’école. Nous sommes dimanche, l’instituteur Joseph Garbit, âgé de 39 ans, est chez lui. Pierre frappe à sa porte. Joseph est habitué : quasiment tous les habitants du village viennent chez lui quand il s’agit de déclarer un acte d’état civil. Pierre n’a donc pas besoin de lui dire grand chose, et c’est très rapidement qu’ils conviennent de se retrouver à 18 heures à la mairie pour procéder à la déclaration de la naissance de Pierre.
Nous reprenons notre chemin, et après un court dédale dans les rues du bourg qui n’a pas tellement changé par rapport à ce que j’en connais, nous arrivons chez Claude Maisonnette, 49 ans, tisserand, l’autre Christodaire quasi systématiquement pris comme témoin pour les actes d’état civil. Les échanges sont cette fois un peu plus longs, je sens Pierre beaucoup plus à l’aise et proche d’un alter ego (son père a lui-même été tisserand) qu’il ne l’était de l’instituteur...

Nous faisons demi-tour et rentrons alors nous mettre au chaud, pour un temps seulement, car Pierre doit s’affairer. Si la fin de l’hiver n’est pas propice au travail de la terre, un laboureur a toujours à faire pour sa ferme. C’est ainsi qu’il m’emmène dans le bois qu’il m’a montré au début de la matinée, emportant avec lui une grosse hache et une grande scie. Pierre me dit qu’il va couper du bois, et me demande de l’aider. J’accepte avec plaisir même si je ne me vois pas manier la hache, mais je me dis que cela me réchauffera un peu. Nous arrivons au pied d’un grand pin que Pierre a abattu la veille. Il commence à en couper les branches qu’il débite ensuite en rondins. Je l’aide en les rangeant dans le tas qu’il avait déjà commencé au bord de la forêt. Pierre coupe les rondins avec une grande dextérité, j’ai presque du mal à suivre et je suis rapidement fourbue. Heureusement, la fin de la matinée arrive vite.
Nous rentrons à la ferme pour un déjeuner qui nous fera le plus grand bien. Jeanne allaite son nouveau-né, puis nous passons à table nous rassasier. La mairie n’ouvrant qu’en fin de journée, Pierre me dit que nous avons encore le temps de nous occuper.
Il m’emmène alors cette fois sous le hangar dans lequel sont entreposés des kilos de pommes de terre, desquelles ont voit émerger de grands et nombreux germes.
Pierre m’explique qu’il faut dégermer les pommes de terre pour éviter qu’elles ne s’abîment d’ici au printemps où on pourra en replanter. Nous nous installons alors sur des rondins de bois, et prenons patate après patate pour enlever chaque œil. Le tas de pommes de terre germées diminue lentement, celui des radicules grossit peu à peu, mais je serais incapable de dire pour combien de temps on en a tant la récolte de pommes de terre avait été bonne. Heureusement que pendant ce temps, Pierre et moi discutons de nos vies respectives. Il me raconte son quotidien : sa belle vie avec Jeanne dont il espère avoir plusieurs enfants, sa dure vie aux champs et avec ses animaux de la ferme : un bœuf, un cheval, deux cochons, quelques poules[3], une vie de labeur mais qui lui plaît beaucoup. Il me parle de ses ambitions et de ses projets : acquérir des terres et des animaux pour agrandir son exploitation et la transmettre à ses enfants. Je ne veux pas lui parler de sa vie future même si j’en connais les principaux évènements, alors je lui raconte les bons côtés de la vie moderne : l’accès à la culture et l’information qu’on reçoit en temps réel grâce à la télé et Internet (je crois qu’il a bien retenu le nom cette fois), les déplacements qu’on peut faire aisément et rapidement grâce à la voiture, le train et l’avion, les vacances même si dans son métier, ça n’existe pas encore vraiment au XXIème siècle, ma passion pour la généalogie et à quoi ça sert, ...

Avec cette discussion où alternent étonnements, stupéfactions et interrogations chacun de notre part, je n’ai pas vu l’après-midi passer. Pierre me dit qu’il va bientôt être l’heure de partir à la mairie. Nous rentrons chercher le petit Pierre pour l’amener avec nous et déclarer sa naissance. Pierre m’invite à monter dans sa charrette, et me confie le nouveau-né. Tenir dans les bras mon arrière-arrière-grand-père ainsi est surprenant, mais c’est la magie de ce voyage...
En sortant de la ferme, nous tournons à droite pour prendre la route en direction du nord. Je suis étonnée, car le bourg de Saint-Christo se trouve en direction du sud, mais je laisse faire Pierre, il a sans doute une bonne raison de faire un petit détour avant. Nous avançons cahin-caha sur la route caillouteuse recouverte de verglas. Je ne suis pas vraiment rassurée d’autant que j’ai toujours le petit Pierre dans les bras, mais Pierre mène sa charrette sans difficulté. Nous poursuivons notre route toujours vers le nord, et je ne comprends toujours pas où il nous emmène. Je me remémore en effet l’acte de mariage de (petit) Pierre qui viendra dans 35 ans, en 1856. C’était au début de mes recherches, et je me rappelle avoir longtemps buté dessus, à tel point que j’avais été incapable de remonter jusqu’à Pierre et Jeanne pendant longtemps, comme je le leur disais hier. Je vérifie l’acte de mariage de Pierre (le nouveau-né) que je sors discrètement, ayant emporté avec moi les actes concernant la famille que je venais rencontrer.

Extrait de l’acte de mariage de Pierre en 1856

Extrait de l’acte de mariage de Pierre en 1856. Cliquer pour zoomer.
Source : Archives départementales de la Loire, Saint-Christo-en-Jarez.-Naissances, Mariages, Décès. - 3NUMEC2/3E209_12 - De 1855 à 1857.

Transcription :
Pierre Poyet âgé de trente cinq ans, cultivateur
domicilié au lieu de Manissol commune de Saint
Christô en Jarrêt où il est né le vingt quatre
février mil huit cent vingt un, ainsi qu’il est
constaté par les registres de notre commune
, fils
majeur et légitime de Pierre Poyet cultivateur
demeurant au même lieu et de feue Jeanne Rousset
décédée en la même commune le vingt cinq juin
mil huit cent quarante quatre, ainsi qu’il est constaté
par les registres de notre commune, futur époux d’une par
Et Marie Benoitte fontvieille agée de trente ans,
dévideuse de soie, demeurant au lieu de chez le Blanc
commune de Saint Bonnet les Oulles où elle est née
le trente septembre mil huit cent vingt cinq, ainsi
qu’il est constaté par son acte de naissance délivré en forme,
fille majeure et légitime de défunt Jean fontvieille

Nous sommes pourtant bien le 25 février 1821, c'est bien le bon Pierre que je tiens dans les bras... Comme je n’y comprends décidément rien, je finis par me tourner vers Pierre :
- Mais tu nous emmènes où, comme cela ?...

(La suite dans un prochain épisode).

Vous pouvez retrouver chaque « rendez-vous ancestral » des différents participants via son site Internet dédié : RDVAncestral


[1]Je ne sais pas ce qu’il possédait exactement, tous ces éléments sont de pures suppositions
[2]Les matrices des propriétés foncières indiquent un achat du terrain nu par François Poyet en 1900, puis sur la même parcelle, une « C.N. » (construction nouvelle) en 1901, nouvelle construction qui corrobore ce que m’a dit mon père : son grand-père (ledit François) aurait construit la ferme au début du XXème siècle. Que s’est-il passé pour que le terrain qui comporte une maison représentée sur le plan cadastral de 1831 et qui existe encore en 1882, soit nu en 1900 ? La maison aurait-elle par exemple été le siège d’un incendie la détruisant totalement pour que François achète un terrain nu en 1900 et y construise sa maison en 1901 ? Des vérifications complémentaires sur les matrices cadastrales et sur les actes notariés prêtés par ma tante me permettront peut-être de mieux comprendre l’enchaînement des évènements.
[3]Je ne sais pas ce qu’il possédait exactement, tous ces éléments sont simplement imaginés.

Sources :

  • Archives départementales de la Loire :
    1. Cadastre de Saint-Christo-en-Jarez : plan du cadastre napoléonien (1831), section E1 (Marcenod), cote 1678VT10_28 ; Etat de section des proprietes bâties et non bâties (1833), cote 3P1504 ; Matrice des propriétés foncières (1833-1914), cote 3P1506
    2. Acte de mariage de Pierre Poyet et Marie-Benoîte Fontvieille du 15 juillet 1856, Saint-Christo-en-Jarez, NMD 1855-1857, cote 3NUMEC2/3E209_12
  • Mon père pour les activités réalisées dans une ferme en hiver

Article écrit par Chantal, le 15 juillet 2017

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