Des enfants naturels, leurs mères célibataires et leurs maires oligarchiques (1) : contextes généraux et exemple d'Audes (Allier)

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Mais pourquoi mon ancêtre a-t-il été nommé LABEILLE dans son acte de naissance en 1853 et sa sœur utérine née trois ans plus tard, a-t-elle été appelée JACOB, alors qu’ils sont les enfants naturels de Jeanne SOULIER ? Certes, le premier a ensuite été abandonné, mais pas la seconde. Faut-il toutefois y voir un indice ?

Après avoir vu que donner un nom de famille à un enfant naturel relevait d’une théorie simple et complexe à la fois et que les officiers d'état civil avaient des pratiques variées, d’une grande logique ou très surprenantes à travers quelques exemples d’autres généalogistes, je restais toujours sur ma faim car les cas de mon ancêtre et de sa demi-sœur ne semblaient pas avoir été rencontrés ailleurs ! J’ai donc souhaité mener une étude sur les noms de famille donnés aux enfants naturels nés à Audes dans le courant du XIXème siècle.
Pour mieux en comprendre les résultats qui feront l’objet du prochain article, connaître les différents contextes dans lesquels ces noms ont été donnés est nécessaire. Après quelques informations sur les mères célibataires et l'abandon d'enfant à cette époque suivi des modes de nomination des maires en France, nous découvrirons l'oligarchie régnant à Audes.

Contexte : être mère célibataire au XIXème siècle

Les éléments suivants, notamment les citations, sont tirés de l’excellent livre « L’abandon d’enfants – l’exemple des Côtes-du-Nord au XIXème siècle » d’Isabelle Le Boulanger (références complètes en fin d’article).

D’après l’étude de procès-verbaux d’abandon établis à l’arrivée de la mère à l’hospice, les mères qui abandonnent leur enfant sont en immense majorité célibataires (près de 98 %), elles sont âgées de 27 ans en moyenne, et sont surtout des rurales exerçant une profession agricole avec de faibles revenus ; certaines d’entre elles se trouvent même dans une situation misérable.
Etre une femme célibataire enceinte est très difficile à vivre sur différents plans. Les rurales qui vivent chez leurs parents sont particulièrement livrées au regard inquisiteur de leur voisinage et de la communauté villageoise « qui épient, jugent et jasent sans systématiquement bénéficier de la protection des membres de leur famille ». Elles risquent d’être congédiées par leur employeur dès lors qu’il découvre la grossesse, les femmes domestiques habitant en ville pouvant alors se retrouver sans logement et sans revenu du jour au lendemain.
Les mères célibataires qui portent un enfant illégitime essaient de cacher leur grossesse le plus longtemps possible, espérant que la nature y mette un terme voire essayant de l’aider. Isabelle Boulanger résume le vécu douloureux de ces femmes : « Si l’absence de témoignages nous empêche de connaître leur ressenti, la connaissance des mentalités d’alors, nous laisse penser que cette période de leur vie, marquée par le sceau du déshonneur, le poids de la honte et la hantise d’être découvertes, ne peut être qu’éprouvante. ».
La plupart des femmes se résolvent donc à abandonner leur enfant. Mais bien qu’une bonne partie d'entre elles soient pauvres, cette situation n’est pas forcément la cause principale. Ainsi, l’abandon peut aussi résulter de l’image que l’enfant porte : issu d’amours interdites notamment dans une société encore très ancrée dans la religion, d’une relation impulsée par l’homme qui possède encore un lien élevé de subordination à la femme et dans un contexte de promiscuité due au travail, voire qui abusera de la femme sous la promesse d’un mariage[1]. Il faut d’ailleurs percevoir l’abandon comme un geste humain teinté d’une véritable affection envers l’enfant : l’abandonner en lieu sûr lui garantit de meilleures chances de survie.

Estampe d’une mère abandonnant son enfant dans un tour

Estampe d’une mère abandonnant son enfant dans un tour.

On sait par ailleurs que l’abandon d’enfant concernait au début du XIXème siècle près de 2 % des nouveaux-nés (5 % des nouveaux-nés étaient des enfants naturels, et 40 % des enfants naturels étaient abandonnés). L’ensemble des hospices de France (s’occupant des enfants trouvés, des enfants abandonnés, des orphelins pauvres et des enfants secourus temporairement) rassemblait un peu plus de 80 000 enfants en 1815 pour une population française s’élevant au total à un peu plus de 30 millions d’habitants et environ 1 million de naissances annuelles.
A la fin du XIXème siècle, le pourcentage d’enfants abandonnés est à peine descendu à environ 1,4 % de l’ensemble des naissances (la part d’enfants naturels abandonnés était descendue à 16 % des enfants naturels, mais ceux-ci étaient alors près de 9 % de l’ensemble des naissances). Les hospices comptaient en 1889 près de 65 000 enfants, la population française s’élevant alors à près de 40 millions d’habitants.

Contexte : modes de nomination des maires en France au XIXème siècle

Ce petit aparté sur les modes de nomination des maires au XIXème siècle permettra de mieux appréhender la suite.
De 1789 à 1799, les agents municipaux (maires) sont élus au suffrage direct pour 2 ans et rééligibles, par les citoyens actifs de la commune, contribuables payant une contribution au moins égale à 3 journées de travail dans la commune. Ne sont éligibles que ceux qui paient un impôt au moins équivalent à dix journées de travail.
De 1799 à 1848, la Constitution du 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799) revient sur ce mode d'élection. Les maires des communes de moins de 5 000 habitants sont désormais nommés par le préfet. La Restauration instaure la nomination des maires et des conseillers municipaux. Après 1831, les maires sont nommés par le roi pour les communes de plus de 3 000 habitants, et par le préfet pour les plus petites ; les conseillers municipaux sont quant à eux élus pour six ans.
Après la Révolution de 1848, du (3 juillet) à 1851, les maires des communes de moins de 6 000 habitants sont élus par le conseil municipal.
La Deuxième République prévoit en 1851 la nomination des maires des communes de moins de 3 000 habitants par le préfet, pour une durée de cinq ans à partir de 1855. Ces règles s'appliquent pendant le Second Empire.

Un maire en costume

Un maire en costume (François Veisseyre, maire de Quimper de 1865 à 1870).
Source : Wikipedia

Après la chute du Second Empire, la Troisième République instaure en 1871 l'élection des conseillers municipaux au suffrage universel. C’est au sein des conseils municipaux que sont ensuite élus les maires et les maires-adjoints de la plupart des communes. Cette règle est généralisée à l'ensemble des communes (sauf Paris) par la loi municipale du 5 avril 1841, dont les principes fondamentaux inspirent toujours la législation actuelle.

Après ces mises en contexte générales, focalisons-nous sur le village d’Audes.

Présentation du village d’Audes dans l'Allier

Audes, petit village agricole

Audes est situé dans le département de l'Allier, à environ 70 kilomètres à l’ouest de Moulins, la préfecture, et à une vingtaine de kilomètre au nord de Montluçon, l’une des sous-préfectures.

Carte de l’Allier en 1869

Carte du département de l’Allier en 1869. Cliquer pour zoomer.
Source : David Rumsey mapcollection

La population du village comptait environ 800 habitants dans le courant du XIXème siècle. Son activité était principalement tournée vers l’agriculture, les métiers rencontrés dans les recensements étant très majoritairement ceux de propriétaires, cultivateurs, laboureurs, journaliers, ou domestiques. Les autres métiers nécessaires à la vie du quotidien complètent le panel des professions exercés dans le village (on compte par exemple en 1836 : deux cantonniers, quatre tailleurs d’habit et deux tisserands, un sabotier, trois maréchaux(-ferrants), deux menuisiers, un scieur de long, un couvreur, un maçon, un boulanger, un boucher, un cabaretier, un garde particulier, un prêtre, et un notaire).

Un village dominé par une lignée familiale de maires

Mon étude va analyser les noms donnés aux enfants naturels lors de la déclaration de leur naissance, à travers les pratiques du maire ou celles de l’officier d’état civil rédacteur des actes sur plusieurs décennies. Il est donc nécessaire de voir les changements du maire ou du rédacteur au cours du temps. En effet, dans l’hypothèse où c’est l’un ou l’autre qui choisit le nom donné à l’enfant naturel, cela pourrait permettre de savoir si la pratique relèverait plutôt du choix d’un individu, ou dépendrait plus largement d’une « coutume » locale.

Les maires successifs du village d’Audes

Afin d’établir la liste des maires successifs du village, j’ai relevé, via les actes des registres d’état civil de chaque année, le nom du maire (à travers sa signature, l’identité du maire n’étant que rarement explicitée clairement dans les actes), et les changements de graphie du scripteur.
Les premiers résultats que j’ai trouvés étant particulièrement surprenants, je les ai étudiés sur une période beaucoup plus longue que ne le sera mon étude, et l’étonnement restant le même, il m’a semblé intéressant de faire une « petite » digression dans mon article pour les partager en détail avec vous.
Le tableau ci-dessous résume les noms des maires successifs et les dates extrêmes de leurs mandats.

Début de mandat Fin de mandat Durée du mandat (années) Nom du maire
An 7 (env. 1799) An 8 (env. 1800) > 1 an ? Indéterminé (l’adjoint est Antoine JOSSET appelé aussi Antoine JOSSET DE MAGNETTE)
An 8 (env. 1800) 08/1810 10 Gilbert JOSSET appelé ensuite Gilbert JOSSET DE LAMAUGARNIE (décédé en 08/2010)
08/1810 04/1811 (0,5) Intérim par Léonard OREILLE, « le maire étant décédé »
04/1811 03/1816 5 Antoine JOSSET (le même que précédemment)
03/1816 11/1819 3,5 Jean-Baptiste AUFRÈRE DE LAPREUGNE
11/1819 02/1848 28,3 Jean Camille JOSSET DE LAMAUGARNIE (adjoint au moins en 1848 : Philippe JOSSET)
02/1848 10/1870 22,6 Philippe JOSSET
10/1870 11/1870 0,1 Philippe JOSSET, « président de la commission » et non pas « maire »
11/1870 > 1872 > 2 André Lucien Ferdinand CORNEREAU

Compte tenu des modes de nomination des maires indiqués dans le paragraphe précédent et des dates des mandats des maires successifs d’Audes, on peut constater que tous ont été nommés par le préfet, sauf le dernier maire cité, élu parmi les conseillers municipaux eux-mêmes élus au suffrage universel.
Je suppose que comme moi, vous aurez été particulièrement étonnés par la prédominance, tant en nombre qu’en durée de mandats, de maires au patronyme JOSSET ou JOSSET DE QUELQUECHOSE. A travers différents actes d’état civil concernant les protagonistes, j’ai pu établir leurs liens de parenté.

Une lignée familiale

Ainsi, à la suite de Gilbert JOSSET / JOSSET DE LAMAUGARNIE (env. 1760 – 1810), notaire et maire pendant au moins 10 ans et jusqu’à son décès, a été nommé en 1811 son frère, Antoine JOSSET / JOSSET DE MAGNETTE (env. 1761 – 1833), qui était d’ailleurs déjà adjoint précédemment. Celui-ci ne l’est resté « que » cinq ans, remplacé en 1816 par Jean-Baptiste AUFRÈRE DE LAPREUGNE (1776 – 1836), qui ne le restera que trois ans. Il est remplacé par Jean Camille JOSSET DE LAMAUGARNIE (1790 – 1856), fils de Gilbert (le premier maire) qui restera maire pendant plus de 22 ans jusqu’en 1848. Lui-même est alors remplacé par son cousin Philippe JOSSET (1796 – 1873), fils d’Antoine (le second maire), qui restera maire jusqu’en 1870. Enfin, on sort du cercle familial avec André Lucien Ferdinand CORNEREAU (1832 - 1898), le premier donc à être élu par les habitants du village.

Vous aurez également noté l’adjonction de « DE LAMAUGARNIE » ou « DE MAGNETTE » au nom JOSSET, ces noms n’étant autre chose que des lieux-dits (voisins l’un de l’autre) du village ou du village voisin (Preuille avec son château à Magnette, qui fusionnera en 1826 avec Audes).

Carte d’état major d’Audes

Les lieux Magnette et son château, la Mongarnie, la Crete et son château, dans le village d’Audes, sur la carte de l’Etat-major (1820-1866). Cliquer pour zoomer.
Source : IGN, Remonter le temps

Les JOSSET se marient entre cousins (Jean Camille JOSSET DE LAMAUGARNIE épouse en 1814 sa cousine (degré indéterminé) Marie Joséphine JOSSET DE MAGNETTE, l’acte de mariage montrant près de trente signatures d’oncles, tantes, cousins, dont de nombreux « JOSSET ») ; les JOSSET devenus « JOSSET DE QUELQUECHOSE » se marient aussi avec des personnes au « NOM DE QUELQUECHOSE ».
Vues les époques auxquels ces particules ont été ajoutées, et les noms supplémentaires correspondant à des lieux sur lesquels ces familles devaient posséder des terres voire un château, on peut supposer qu’elles faisaient partie d’une certaine bourgeoisie cherchant à se donner une apparence noble voire à étendre leur pouvoir.

On peut enfin imaginer une certaine animosité entre Antoine JOSSET et son successeur Jean-Baptiste AUFRÈRE DE LAPREUGNE (né AUFRÈRE tout court, et décédé dans son château de La Creste à Audes...) et leurs familles.

Le château de la Creste à Audes

Le château de la Creste à Audes.
Source : Delcampe)

En effet, Jean-Baptiste AUFRÈRE DE LAPREUGNE, qui avait été nommé quatre mois avant le mariage du fils de son prédécesseur, était absent juste pour cet acte-là, et il n’a pas signé l’acte de naissance du premier enfant du nouveau couple, dix mois plus tard... Voir un « étranger » s’intercaler au milieu d’une longue lignée familiale n’a pas dû être particulièrement apprécié de la famille JOSSET qui semblait donc régner en oligarque sur le village...

Un « règne » de plus de 70 ans !

Pendant plus de 70 ans à peine interrompus pendant trois ans (durée d’un mandat ou même pas ?), se seront donc succédés à la tête de la mairie d’Audes le notaire, son frère, son fils et son neveu !
Certes, les érudits voire les bonnes volontés ne devaient pas être légion à cette époque dans un village de 800 habitants. Mais la famille JOSSET devait probablement être bien placée près du préfet (qui a d’ailleurs dû changer plusieurs fois pendant cette longue période) pour se faire nommer quasiment de manière continue dans une certaine oligarchie. Que s’est-il passé en 1816 pour qu’un « étranger » se fasse nommer maire, certes pour une durée de seulement trois ans ?!... Quoi qu’il en soit, on peut supposer qu’avec 70 ans de « règne » dans un village, la famille JOSSET a pu exercer une certaine emprise vis-à-vis de ses habitants. Les exemples du prochain article Les noms donnés aux enfants trouvés et naturels à Audes en seront-ils le reflet ?


[1]Ce qui était peut-être le cas de Roméo, l’homme à femme évoqué dans un précédent article, et que l’on retrouve dans cinq fois plus de promesses de mariage que d’actes de mariage.

Sources :

Article écrit par Chantal, le 31 janvier 2019

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